J’ai décidé de continuer à étudier le site jeannedomremy.fr à travers une analyse critique d’un autre article, intitulé Quand et où Jeanne d'Arc est-elle née ? La date de naissance de Jeanne d'Arc - Etat des recherches historiques. Cette analyse fait l’objet de plusieurs publications successives. Les articles précédents s'intitulent :
Ancien et nouveau styles : le choix dans la date
Date de naissance de la Pucelle basée sur les procès
Date de naissance de la Pucelle basée sur le procès de Toul
Dans cette publication, nous allons essayer de comprendre pourquoi, selon notre auteur, la date de naissance de Jeanne constitue un enjeu capital.
Voici ce qu’il écrit :
« L'Histoire de France de Villaret fait état de la naissance en novembre 1407 du dernier enfant de la reine Isabeau de Bavière. Tout d’abord nommé officiellement Philippe et déclaré mort sitôt sa naissance le 10 novembre 1407. Jeanne serait l’enfant de cette reine féconde. C’est l’historien royal Villaret qui, le premier, après vérification de documents que nous ne possédons plus, nomme Jeanne, ce rejeton unissant en lui la Maison de France et le duché d’Orléans (dans l’édition de 1770 de son Histoire de France). On a substitué à la petite fille, en bonne santé, un bébé mort-né afin d’éviter une vengeance du roi, qui a parfois des accès de lucidité.
Toutes les versions s’accordent ensuite pour dire que c’est la famille DU LYS, dont la branche aînée est titrée chevaliers d’Arc, qui éleva l’enfant. La famille royale fait confiance à la famille DU LYS car un Guillaume DU LYS D'ARC, seigneur de Cornillon, Chambellan et Conseiller du Roi, est gouverneur du dauphin Louis, duc de Guyenne (fils de Charles VI) 1397 – 1415. Ce dernier habitait, nous dit Siméon Luce, à Courcelles sur Aujon en 1398, village très proche d’Arc en Barrois. Une Jeanne D'ARC (première connue du nom) était dame de compagnie de la reine Isabeau. Cette Jeanne a donc pu assister aux couches de la reine, et trouver aisément une famille d’accueil au nourrisson. Quel meilleur refuge, en effet, pour le nouveau-né, que des grandes familles aristocratiques amies, dans une contrée éloignée, entourée de frontières protectrices.
La réalité diffère de la légende : Jacques DU LYS, de la famille des chevaliers d’Arc, n’est pas un pauvre paysan qui envoie sa fille garder les moutons aux champs ! Il est au contraire le descendant de la famille DU LYS de très ancienne noblesse.
Jacques DU LYS et la famille des chevaliers d’Arc sont des grands serviteurs de la Couronne. Jacques, qui est le quatrième fils de la famille DU LYS, n’est pas le titulaire du titre de chevalier d’Arc, mais le prestige de sa famille et son autorité personnelle lui permettent d’accéder à une fonction de confiance auprès de la très puissante Yolande d’Anjou, duchesse de Bar. Il est son régisseur et, à ce titre, contrôle les immenses domaines Barrois de la duchesse.
Un correspondant de la Société académique de l'Aube fait, d'après des documents de famille, un état approximatif de la fortune de Jacques DU LYS, qui s'élève à environ 80.000 francs de 1894 et peut donner, tant en nature qu'en argent, 4 à 5.000 francs de revenus.
Le salaire d'un ouvrier en 1894 est 40 francs par mois. Il faut donc multiplier cette somme par 30 pour avoir son équivalent en euro. Le père de Jeanne a donc entre 120 et 150.000 euro de revenus par an (cf. Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube, Société académique de l'Aube, Imprimerie de Sainton, Troyes. 1894, T31, SER3). Nous en arrivions aux mêmes conclusions dans notre article sur le site : « L’origine des d’Arc - La famille des chevaliers DU LYS ». Rien à voir donc avec le petit laboureur de la légende !
Isabeau de BAVIERE, possédait en propre des domaines dans la région. Le roi Charles VI avait donné à la reine en mai 1403 les terres, château et châtellenies de Saint-Dizier en Barrois et de Vignory, du baillage de Chaumont. Cette dernière a fait plusieurs séjours sur ses terres entre 1403 et 1407, qui étaient à une douzaine de lieues de Domremy.
La duchesse Yolande d’ANJOU, appelée la "reine des quatre royaumes , parvient à fiancer son fils René avec Isabelle, héritière du duché de Lorraine. Yolande est la petite fille du vieux duc de Bar Robert 1er, la nièce d'Edouard III de Bar, tué à Azincourt, et la nièce du successeur du duché, Louis II, duc de Bar, évêque de Toul et cardinal. Sa position familiale l’aidera à persuader le cardinal d'adopter René, son fils, pour éviter que le duché de Bar ne tombe sous l'emprise Bourguignonne.
Yolande est la tête pensante de l’ « opération Bergère » (voir notre article sur le site).
L’opération Bergère est une stratégie politique qui vise à promouvoir le dauphin en difficulté. Cette stratégie s’appuie sur l’introduction tactique d’un personnage (la Pucelle), appuyée par une renommée religieuse, pour apporter une nouvelle dynamique aux armées.
La duchesse Yolande exerça une influence déterminante avant et après le couronnement sur le roi Charles VII et remplit un rôle politique déterminant à l’époque.
La femme de Jacques DU LYS est Isabelle de BRIXEY de BOURLEMONT, issue elle aussi d’une grande famille aristocratique, les SALM. Cette famille d’un niveau social très élevé, a fait construire aux XIIe et XIIIe siècles le château de Bourlémont, sur un promontoire dominant la vallée de la Meuse. La première mention connue de la seigneurie de Bourlémont date de 1184.
Isabelle de BOURLEMONT, la mère nourricière de la Pucelle, descend d’une branche cadette d’une des familles les plus illustres de la contrée, noblesse chevaleresque remontant au VIe siècle et de sang mérovingien, dont les forteresses dans le comté de Bar et le duché de Lorraine surplombaient Frébécourt, Greux, Neufchâteau, Bourlémont, Maxey sur Meuse, Vaucouleurs, Domremy.
L’objet de notre article n’est pas de revisiter toute l’histoire de la Pucelle, toute son histoire familiale, ainsi que celle de ses parents nourriciers, dans le cadre historique de l’époque. Mais, il est intéressant de montrer que l’environnement social de Jeanne n’est pas celui de la petite bergère décrite par Michelet. Bien déterminer la date de naissance de la Pucelle est une nécessité pour nous situer dans un cadre historique pertinent, même s’il est différent de celui de la légende.
Les historiens de l’histoire « officielle », considèrent que Jeanne est née en 1412 et qu’elle ne peut pas être, en conséquence, la fille du duc d’Orléans et de la reine Isabeau de Bavière, née le 10 novembre 1407 (calendrier Julien). C’est là que se situe la ligne de résistance principale des tenants de la légende. Or, cette date de 1412 n’est pas le produit de la recherche historique mais un parti-pris des historiens modernes, répété et jamais corrigé. La date de 1412 est, en effet, une date impossible, car ne faisant appel à aucune référence historique ou à aucune déduction logique.
Nous allons définir cette date à partir d’éléments historiques, des preuves et des présomptions à notre disposition.
Nous ne retiendrons pas contre les partisans de la naissance de la Pucelle à Domremy en 1412, l’absence de tout registre paroissial, mentionnant la date du baptême de notre future héroïne nationale, et l’absence de toute documentation administrative pouvant constituer le matériau de base d’une documentation historique.
Le problème est très complexe pour les historiens modernes car, s’ils devaient reconnaître leur erreur et ramener la date de naissance de la Pucelle en 1407, cela viendrait interférer avec la naissance de Pierre, le dernier fils de la famille DU LYS, né en 1408 ! (1408 est la date couramment admise par les historiens de l’histoire « officielle »). Compte tenu des durées d’allaitement et donc de l’étalement des naissances dans le temps à l’époque de la Pucelle, des naissances très rapprochées sont difficiles à admettre, en cas de vie des enfants. L’interférence entre la naissance de Pierre et celle supposée de Jeanne dans ce cas n’est pas envisageable. C’est, de ce fait, admettre que la Pucelle ne peut pas être la fille des époux DU LYS. Difficile pour ces « historiens » de trouver alors une nouvelle famille adoptive puisqu’ils ne veulent pas envisager que la Pucelle puisse être la fille de Louis d’ORLEANS et d’Isabeau de BAVIERE ».
Commentaires :
Ces affirmations ne reposent pas seulement sur des erreurs juridiques ou chronologiques. Elles accumulent des hypothèses généalogiques, des rapprochements de noms, des possibilités transformées en preuves et une logique conspirationniste.
1. La thèse centrale n’est jamais prouvée
Notre auteur affirme que Jeanne serait l’enfant né le 10 novembre 1407 d’Isabeau de BAVIERE, officiellement déclaré sous le nom de Philippe et donné pour mort à la naissance :
« C’est l’historien royal VILLARET qui, le premier, après vérification de documents que nous ne possédons plus, aurait nommé Jeanne ce rejeton unissant en lui la Maison de France et le duché d’Orléans ».
Notre auteur insinue donc que VILLARET serait à l’origine de la révélation d’une Jeanne fille bâtarde d’Isabeau de BAVIERE.
Il faut ici revenir aux faits objectifs.
Dans l’édition de 1764, tome 14, page 168, de son Histoire de France, Villaret écrit :
« Charles de son mariage avec Isabeau de BAVIERE eut douze enfans en nombre egal des deux sexes ; à sçavoir, deux princes, nommes Charles, qui moururent dans leur enfance ; Louis, Jean & Charles, successivement dauphins ; Philippe qui ne vecut qu'un jour ; Jeanne morte quelques mois apres sa naissance ; lsabelle mariée en premières noces a Richard II roi d'Angleterre, & apres la mort de ce roi au duc d'Orleans ; Jeanne duchesse de Bretagne ; Marie religieuse à Poissy ; Michelle première femme de Philippe duc de Bourgogne & Catherine, épouse de Henri V, & mère de Henri VI, rois d'Angleterre ».
Après la mort de VILLARET, le travail fut poursuivi par Jean-Jacques GARNIER. Or, dans la deuxième édition de 1770, tome 7, page 305, on constate que Philippe devient « Jeanne qui ne vecut qu'un jour ».
Dans l’édition de 1783, tome 14, page 168, le nom de « Jeanne » est maintenu.
Nous pouvons donc établir les observations suivantes.
D’abord, VILLARET est décédé en février 1766, soit quatre ans avant la diffusion de la seconde édition. Il n’a donc probablement rien à voir avec ce changement de prénom, qui paraît de surcroît involontaire.
Ensuite, à aucun moment il n’est question d’une Jeanne d’ARC, fille bâtarde d’Isabeau, dans les éditions successives de cette Histoire de France. La seule modification notable est un changement de prénom : « Philippe » devient « Jeanne ».
Bref, notre auteur extrapole à plein régime.
Reprenons les propos d’Olivier Bouzy dans Jeanne d’Arc, l’histoire à l’endroit, pages 39-41 : "la réédition de l’ouvrage de Villaret nous promet une liste de six garçons et six filles issus de Charles VI et d’Isabeau de Bavière, mais elle énumère cinq filles et sept garçons, dont un figure dans la liste des filles. Autrement dit, il y a eu une coquille".
Auguste VALLET de VIRIVILLE, dans sa "Note sur l’état civil des princes et princesses nés de Charles VI et d’Isabeau de Bavière", publiée dans la Bibliothèque de l’École des chartes en 1858, volume 19, pages 473-482, donne pour enfants à Charles VI et Isabeau de BAVIERE six garçons et six filles :
Charles, né le 25 septembre 1386 ; Jeanne, née le 14 juin 1388 ; Isabelle, née le 9 novembre 1389 ; Jeanne, née le 24 janvier 1391, nouveau style ; Charles, né le 6 février 1392, nouveau style ; Marie, née en juillet-août 1393 ; Michelle, née les 11-12 janvier 1395, nouveau style ; Louis, né le 22 janvier 1397, nouveau style ; Jean, né le 31 août 1398 ; Catherine, née le 27 janvier 1401 ; Charles, né les 21-22 février 1403, nouveau style ; Philippe, né le 10 novembre 1407.
En conclusion, l’article transforme donc un fait connu — la naissance et la mort du prince Philippe — en scénario romanesque : Philippe aurait été une fille, cette fille aurait été Jeanne d’ARC, on aurait substitué un mort-né, puis organisé un transfert clandestin. Mais chacune de ces étapes demande une preuve. Aucune n’est fournie.
2. « Villaret l’a dit » ne suffit pas
Même si VILLARET avait écrit ou laissé entendre quelque chose d’ambigu, cela ne suffirait pas.
VILLARET est un historien du XVIIIe siècle, non un témoin du XVe. Il peut être utile comme relais historiographique, mais il ne remplace pas les sources médiévales. Un historien tardif qui aurait consulté des documents aujourd’hui perdus ne peut pas être utilisé comme autorité décisive, surtout lorsque l’affirmation est extraordinaire.
Pour qu’une telle thèse soit recevable, il faudrait au minimum :
- une citation exacte de VILLARET ;
- l’identification des documents qu’il aurait consultés ;
- une explication de leur nature ;
- une confrontation avec les chroniques contemporaines et les pièces des procès.
Sans cela, l’argument n’est pas recevable.
3. La substitution d’enfant est une pure hypothèse
L’article affirme qu’on aurait substitué à « la petite fille, en bonne santé, un bébé mort-né » afin d’éviter la vengeance du roi Charles VI.
C’est une scène de roman, non une démonstration historique.
Un accouchement royal n’est pas un événement domestique ordinaire. La naissance d’un enfant de reine implique un entourage, des femmes de chambre, des officiers, des témoins, des enjeux dynastiques, religieux et politiques. Imaginer qu’un enfant royal vivant ait été remplacé par un mort-né, sans trace fiable, sans rumeur contemporaine identifiable et sans contradiction documentaire solide, exige une accumulation de preuves. L’article n’en donne aucune.
Le texte suppose qu’il fallait cacher l’enfant parce qu’il aurait été de Louis d’ORLEANS, mais il ne prouve ni l’adultère, ni la paternité, ni la nécessité politique d’une telle substitution.
4. L’article confond possibilité matérielle et preuve historique
Plusieurs arguments sont construits sur le même modèle :
- Isabeau possédait des terres dans la région ;
- elle aurait séjourné près du Barrois ;
- une Jeanne D'ARC aurait été dame de compagnie ;
- une famille D'ARC existait dans un autre milieu ;
- Yolande d’ANJOU avait des intérêts politiques ;
- le Barrois était une zone propice au refuge.
Tout cela, même exact, ne prouve rien. Ce sont des possibilités de décor, pas des preuves de filiation.
Dire qu’Isabeau avait des domaines non loin de Domrémy ne prouve pas que Jeanne soit sa fille. Dire qu’une Jeanne D'ARC était peut-être dans l’entourage de la reine ne prouve pas qu’elle ait organisé un transfert d’enfant. Dire que Yolande d’ANJOU avait une stratégie politique ne prouve pas qu’elle ait fabriqué une Pucelle.
Le texte fonctionne par enchaînement de vraisemblances très faibles. Chaque hypothèse paraît possible isolément, puis l’ensemble est présenté comme une démonstration. Mais additionner des possibilités ne produit pas une preuve.
5. L’argument généalogique D’ARC / DU LYS est fantaisiste
Le passage sur la famille « DU LYS », les « chevaliers d’Arc » et la prétendue noblesse de Jacques est l’un des plus problématiques.
Les travaux récents invitent précisément à se méfier des homonymies autour du nom D'ARC. Olivier Bouzy souligne que des familles D'ARC existent bien au Moyen Âge, mais qu’il faut prouver leur lien avec la famille de Jeanne. Il rappelle aussi que le nom D'ARC n’est pas rare et qu’il s’agit d’un nom de lieu, comparable à un « DU PONT ».
C’est exactement l’erreur de l’article : il rapproche des noms, des lieux et des lignages, puis transforme ces rapprochements en parenté.
Prenons un seul exemple qui suffit à montrer le manque de sérieux de notre auteur : « un Guillaume DU LYS D'ARC, seigneur de Cornillon, Chambellan et Conseiller du Roi, est gouverneur du dauphin Louis, duc de Guyenne (fils de Charles VI) 1397 – 1415. Ce dernier habitait, nous dit Siméon Luce, à Courcelles sur Aujon en 1398, village très proche d’Arc en Barrois ».
Une recherche rapide permet pourtant d’identifier que le seigneur de Cornillon, chambellan et conseiller du roi au tout début du XVe siècle, est Guillaume de LAIRE, et non Guillaume DU LYS D'ARC. De plus, ce Guillaume n’a rien à voir avec Guillaume d'ARC dit de LONGAY, issu de la famille D'ARC-SUR-TILLE, cité par Siméon Luce et demeurant à Courcelles-sur-Aujon en 1398.
L’idée selon laquelle Jacques d’ARC serait en réalité un « Jacques DU LYS », issu d’une très ancienne noblesse, est donc très contestable. Elle repose sur une reconstruction généalogique.
Voir, pour plus de détails, mes articles : Jean du LYS ou DAILLY, soi-disant grand-père de Jacques d’ARC, Pierre du LYS d'ARC, soi-disant père de Jacques d’ARC et Le signet de Jacques d'ARC.
6. Jacques d’ARC était probablement aisé, mais cela ne fait pas de lui un noble
L’article combat une caricature : Jeanne serait une « petite bergère pauvre ». Sur ce point, il a partiellement raison. Jacques D'ARC n’était probablement pas un misérable. Il était un laboureur relativement aisé, inséré dans la communauté villageoise.
Voir, pour plus de détails, mon article Le statut social de Jacques d’ARC.
Mais l’article remplace une caricature par une autre.
Olivier Bouzy écrit que les témoignages du procès de réhabilitation donnent de Jacques D'ARC l’image d’un laboureur, c’est-à-dire d’un paysan aisé selon les normes du temps. Il précise toutefois qu’il est difficile de cerner son niveau réel de richesse. Siméon Luce a montré que Jacques d’Arc était l’un des locataires du fort de l’Île de Domrémy, ce qui confirme une certaine position locale, mais cela ne fait pas de lui un noble ni un grand serviteur de la Couronne.
La conclusion correcte serait donc la suivante : Jacques D'ARC appartenait probablement à une paysannerie aisée et considérée.
La conclusion abusive de l’article est tout autre : Jacques D'ARC appartenait à une ancienne famille noble liée à la Couronne.
Le passage de l’un à l’autre n’est pas démontré.
7. La conversion économique en euros est très discutable
L’article affirme qu’un correspondant de la Société académique de l’Aube aurait évalué la fortune de Jacques à 80 000 francs de 1894, soit 4 000 à 5 000 francs de revenus, puis convertit cela en 120 000 à 150 000 euros annuels.
Cette démonstration est inconsistante.
D’abord, elle repose sur des « documents de famille » non précisés. Ensuite, convertir des francs de 1894 en euros modernes en utilisant simplement le salaire mensuel d’un ouvrier et un coefficient multiplicateur de 30 est méthodologiquement grossier. La richesse foncière, le revenu agricole, le salaire ouvrier, le pouvoir d’achat alimentaire, le patrimoine et le revenu annuel ne se convertissent pas mécaniquement.
Voir, pour plus de détails, mon article Le statut social de Jacques d’ARC.
Même si Jacques avait été relativement fortuné pour Domrémy, cela ne prouverait toujours pas qu’il était noble, ni qu’il était le père nourricier d’une princesse cachée.
8. L’argument généalogique DE VOUTHON / DE SALM est fantaisiste
Sous l’allure d’un paragraphe historique, notre auteur construit un texte de légitimation aristocratique. Il ne cherche pas d’abord à établir sobrement une filiation ; il cherche à produire un effet de prestige.
Tout y converge : « grande famille aristocratique », « niveau social très élevé », « familles les plus illustres », « noblesse chevaleresque », « sang mérovingien », « forteresses », « promontoire dominant ». Le vocabulaire est saturé de noblesse, de verticalité et d’ancienneté. On n’est pas dans une démonstration, mais dans une mise en scène.
Le premier problème majeur est l’identification des personnes. Le texte affirme que « la femme de Jacques DU LYS » serait « Isabelle de BRIXEY de BOURLEMONT ». Or, dans l’historiographie courante, le père de Jeanne est Jacques d’ARC, laboureur aisé de Domrémy, époux d’Isabelle ROMEE, aussi appelée Isabelle de VOUTHON.
Le second problème est que la généalogie est assertive mais non démontrée. Dire qu’Isabelle descendrait d’une branche cadette des SALM, de sang mérovingien, revient à empiler des marqueurs de grandeur sans fournir de chaîne documentaire contrôlable. Le passage ne donne ni acte, ni charte, ni source primaire, ni référence précise. Il affirme une filiation très ambitieuse — jusqu’au VIe siècle — alors que les généalogies médiévales de ce type sont souvent reconstruites, lacunaires, intéressées ou tardives.
Plus on remonte haut, plus l’exigence de preuve devrait augmenter. Ici, c’est l’inverse : plus l’affirmation est spectaculaire, moins elle est sourcée.
Le passage mélange en outre des éléments plausibles avec des éléments beaucoup plus fragiles. Le château de Bourlémont existe bien, sur un promontoire dominant la vallée de la Meuse. Son site officiel indique qu’une forteresse primitive est construite au début du XIIe siècle par les évêques de Toul, puis agrandie au XIIIe siècle par Geoffroy de BOURLEMONT. La mention d’une seigneurie de Bourlémont au XIIe siècle est également plausible.
Mais ces données architecturales ou seigneuriales ne prouvent pas que la mère de Jeanne d’ARC appartienne à cette lignée. Le texte pratique donc une contamination du vrai par le vraisemblable : château réel, noblesse réelle, noms réels, puis filiation présentée comme acquise.
La dernière phrase accumule enfin les lieux — Frébécourt, Greux, Neufchâteau, Bourlémont, Maxey-sur-Meuse, Vaucouleurs, Domrémy — comme une carte de domination aristocratique. Cette géographie n’est pas neutre : elle sert à encercler symboliquement Jeanne d’ARC dans un réseau nobiliaire.
Le but implicite est clair : arracher Jeanne à l’univers paysan de Domrémy pour l’inscrire dans une stratégie de lignage, de château et de sang.
En somme, le texte est efficace rhétoriquement, mais très faible historiquement. Il impressionne par l’accumulation de noms, de dates et de titres, mais il ne démontre pas ce qu’il avance. Sa méthode consiste à transformer des proximités — géographiques, onomastiques, seigneuriales — en filiations, puis des filiations supposées en preuve sociale.
C’est moins un paragraphe d’histoire qu’un morceau de roman généalogique aristocratisant, construit pour faire paraître naturelle une thèse qui devrait précisément être prouvée.
9. L’auteur attaque une « histoire officielle » imaginaire
Le texte oppose constamment « la réalité » à « la légende », ou encore « les historiens officiels » aux auteurs qui auraient compris la vérité. C’est un procédé polémique classique.
Mais la position des historiens est plus nuancée que l’article ne le dit. Les spécialistes reconnaissent généralement que la date exacte de naissance de Jeanne n’est pas connue avec certitude. Gerd Krumeich rappelle que Jeanne elle-même dit en 1431 avoir « 19 ans ou environ », d’où une naissance vers 1412, mais que le 6 janvier 1412 comme date précise repose sur une tradition spécifique et discutée.
L’article caricature donc la position adverse. Les historiens ne disent pas tous : « nous savons absolument que Jeanne est née tel jour ». Ils disent plutôt : les sources disponibles convergent vers une naissance vers 1412. Ce n’est pas un dogme ; c’est une conclusion probabiliste fondée sur les sources.
L’auteur veut donner une impression de logique implacable. Son raisonnement est le suivant : si Jeanne est née en 1407 et Pierre d’Arc en 1408, les deux naissances seraient trop rapprochées ; donc Jeanne ne pourrait pas être fille des époux D'ARC / DU LYS ; donc elle serait peut-être fille de Louis d’ORLEANS et d’Isabeau de BAVIERE.
Or chaque étape est contestable.
D’abord, la naissance de Jeanne en 1407 n’est pas établie. C’est une hypothèse marginale, alors que la date généralement retenue tourne autour de 1411-1412. Ensuite, la date de naissance de Pierre est trop approximative pour servir de preuve décisive : il est souvent dit né entre 1406 et 1411. Le texte transforme donc deux incertitudes en contradiction définitive.
Enfin, la conclusion est disproportionnée : même une difficulté chronologique ne prouverait en rien une filiation royale. C’est moins une démonstration historique qu’un raisonnement orienté vers une thèse déjà choisie.
10. La thèse 1407 crée plus de problèmes qu’elle n’en résout
Le texte prétend que la date de 1411-1412 est « impossible ». C’est excessif. Elle est approximative, mais elle est cohérente avec la déclaration de Jeanne à Rouen — « 19 ans ou environ » — et avec les témoignages postérieurs.
À l’inverse, la date de novembre 1407 oblige à multiplier les hypothèses lourdes :
- Philippe n’aurait pas été Philippe ;
- l’enfant mort n’aurait pas été l’enfant réel ;
- Jeanne aurait été fille d’Isabeau et de Louis d’ORLEANS ;
- l’accouchement royal aurait été falsifié ;
- l’enfant aurait été transféré secrètement ;
- Jacques et Isabelle auraient été des parents nourriciers ;
- toute la tradition familiale de Domrémy aurait été recomposée ;
- les procès de condamnation et de réhabilitation n’auraient pas révélé l’affaire ;
- les témoins de Domrémy auraient ignoré ou tu une substitution royale.
C’est beaucoup trop. Une hypothèse historique peut corriger une tradition si elle explique mieux les sources.
Conclusion
Cet article n’est pas une démonstration historique : c’est une construction hypothétique cumulative.
Il part d’un fait réel — Philippe, dernier enfant d’Isabeau, né et mort le 10 novembre 1407 — puis lui substitue un scénario clandestin sans preuve directe. Il exploite des homonymies autour du nom D'ARC, exagère la position sociale de Jacques D'ARC, transforme des proximités géographiques en réseau d’exfiltration, et présente l’absence de documents comme un indice plutôt que comme une lacune.
Sa faiblesse principale est méthodologique : il confond possibilité, vraisemblance narrative et preuve historique.
En résumé, l’auteur construit un récit rocambolesque dont la conclusion pré-établie commande les preuves, alors que ce sont les preuves et/ou faisceaux d'indices qui devraient conduire à une conclusion objective.

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