J’ai décidé de continuer à étudier le site jeannedomremy.fr à travers une analyse critique d’un autre article, intitulé Quand et où Jeanne d'Arc est-elle née ? La date de naissance de Jeanne d'Arc - Etat des recherches historiques. Cette analyse fait l’objet de plusieurs publications successives.
Les autres articles s'intitulent :
Dans cette publication, nous allons examiner ce que notre auteur présente comme la preuve d’une naissance de Jeanne en 1407.
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| Source : Biblissima, édition de 1497, https://portail.biblissima. |
Le témoignage littéraire de Philippe de Bergame :
Notre auteur invoque Philippe de Bergame (1434-1520), de son vrai nom Jacopo Filippo Foresti, religieux augustin, chroniqueur et érudit italien. Les textes latins le désignent également sous les noms de Jacobus Philippus Bergomensis ou Philippus de Bergamo.
Il écrit à son sujet :
« La Pucelle aurait été brûlée en 1448, après avoir combattu huit ans, de sa seizième à sa vingt-quatrième année. Selon cet auteur, Jeanne a seize ans à son arrivée à Chinon en 1429 et vingt-quatre ans à sa mort en 1431. Cela ferait donc naître la Pucelle à la fois en 1413 et en 1407. Il y a manifestement une erreur dans le récit de cet auteur. Mais si la première date citée par Philippe de Bergame est peu crédible, la seconde entre dans le champ des dates confirmées par les fortes présomptions et preuves énoncées par Jean Bancal. Parmi toutes ses fantaisies avec l’histoire, Philippe de Bergame est quand même capable de nous donner la date de 1407, ce qui est surprenant. Il est sans doute bien renseigné, comme les autres Italiens Giovanni Sabadino degli Arienti et Paolo Coimi (Paul Émile). »
Commentaires :
Un auteur tardif, et non un témoin
Philippe de Bergame est principalement connu pour deux ouvrages :
- le Supplementum chronicarum (1483), vaste chronique universelle retraçant l’histoire du monde depuis la Création jusqu’à son époque ;
- le De plurimis claris selectisque mulieribus (1497), recueil illustré de biographies de femmes célèbres, composé dans le prolongement du De mulieribus claris de Boccace.
Le récit de Jeanne d’Arc figure dans le second ouvrage. Foresti n’est nullement un témoin des événements : il écrit plus de soixante ans après la mort de Jeanne et compile des traditions antérieures sans toujours en vérifier la cohérence. Son texte mêle souvenirs historiques, amplifications héroïques, erreurs géographiques et contradictions chronologiques. Il renseigne donc davantage sur la représentation italienne de Jeanne à la fin du XVe siècle que sur son âge véritable.
Des indications chronologiques inconciliables
Pour apprécier la valeur de l’âge de vingt-quatre ans, il faut examiner l’ensemble des indications fournies par Foresti, et non isoler celle qui paraît favorable à une naissance en 1407.
Une mort placée en 1448
Foresti écrit :
« Jeanne, vierge de nation française, originaire de Lorraine, vers l’an de Notre Salut mille quatre cent quarante-huit, encore dans l’âge juvénile d’une toute jeune fille, choisie par Dieu, comme on le croit, pour accomplir de nombreux exploits, mourut dans la métropole de la cité de Reims, alors qu’elle était seulement dans sa vingt-quatrième année, conservant une suprême chasteté virginale, brûlée par le feu. »
Le texte imprimé donne bien la date de 1448, qui est historiquement impossible : Jeanne fut exécutée en 1431. Si l’on appliquait mécaniquement à cette date l’âge indiqué par Foresti, on obtiendrait une naissance vers 1424, et non vers 1407.
Cette seule contradiction suffit à montrer que les chiffres du récit ne peuvent être employés sans examen critique.
Une jeune fille dans sa seizième année en 1429
Foresti raconte ensuite :
« Tandis que ces événements se déroulaient, il arriva que cette vierge, alors qu’elle faisait paître les troupeaux, s’endormit dans une petite chapelle très pauvre, où elle s’était retirée pour éviter la pluie. Pendant son sommeil, il lui sembla être avertie par celui qui s’était montré à elle. Elle n’accomplissait alors que sa seizième année. Émue par cet avertissement, elle abandonna aussitôt le troupeau qu’elle faisait paître et partit vers le camp, auprès du roi. »
La formule latine signifie littéralement que Jeanne était dans sa seizième année, et non nécessairement qu’elle avait déjà seize ans accomplis. Si Foresti rattache cet épisode à sa rencontre avec Charles VII, en février-mars 1429, son indication situerait sa naissance vers 1413, éventuellement à la fin de 1412.
Le texte répète d’ailleurs cet âge lorsqu’il décrit son accession au commandement :
« Chose presque incroyable, inouïe et digne du plus grand étonnement, si l’on considère que des princes et des rois eux-mêmes, très expérimentés dans les guerres, se soumirent à une pauvre jeune fille âgée de seize ans, qui avait été occupée à garder un troupeau de brebis, de porcs ou d’autres animaux ; et qu’on la vit, revêtue d’habits virils et couverte d’armes, conduire les lignes de bataille françaises. »
Foresti associe donc explicitement l’âge de seize ans aux événements militaires de 1429. Cette donnée conduit, une nouvelle fois, à une naissance vers 1412-1413, et non en 1407.
Huit années de guerre imaginaires
Foresti affirme enfin :
« Après cela, pendant huit années consécutives, elle affronta trente fois l’ennemi dans une bataille régulière. De tous ces combats, elle sortit toujours supérieure et glorieuse. »
Cette durée est manifestement fausse. La carrière militaire de Jeanne s’étend du printemps 1429 à sa capture, le 23 mai 1430, soit un peu plus d’une année, et non huit ans.
Le chiffre de vingt-quatre ans paraît précisément résulter de l’addition interne au récit :
16 ans + 8 années de guerre = 24 ans.
L’âge final ne constituerait donc pas une information chronologique indépendante : il serait la conséquence arithmétique d’une durée de guerre fictive. La proximité de cette séquence avec le récit de Giovanni Sabadino degli Arienti, qui attribue lui aussi à Jeanne huit années de guerre et vingt-quatre ans à sa mort, suggère fortement une reprise de la même tradition erronée.
Un récit saturé d’erreurs
La chronologie n’est pas la seule faiblesse du texte. Foresti :
- place le camp royal près du Rhône ;
- fait couronner Charles VII à Orléans, alors que le sacre eut lieu à Reims ;
- attribue à Jeanne huit années de guerre et trente batailles ;
- la fait conduire, juger et brûler à Reims, au lieu de Rouen ;
- place son exécution en 1448, au lieu de 1431.
Il serait donc méthodologiquement hasardeux d’accorder une valeur probante à l’une des indications chiffrées d’un récit aussi confus.
Une sélection dictée par la conclusion
Pour une fois, notre auteur reconnaît lui-même que Foresti fournit des données incompatibles. Pourtant, au lieu d’en conclure que sa chronologie est défaillante, il écarte les indications gênantes et conserve celle qui paraît autoriser une naissance en 1407.
Le raisonnement est circulaire : l’âge de vingt-quatre ans est jugé crédible parce qu’il correspond à la date recherchée, puis cette correspondance est invoquée comme preuve que Foresti était bien renseigné. Or rien, dans le texte, ne permet de privilégier ce chiffre. Au contraire, son origine probable — l’addition de seize ans et de huit années de guerre imaginaires — suffit à l’expliquer sans supposer l’existence d’une source ancienne ou privilégiée.
On ne peut qualifier un récit de fantaisiste lorsqu’il contredit une hypothèse, puis le transformer en témoignage autorisé dès qu’il semble la confirmer.
Conclusion
Le témoignage de Philippe de Bergame ne permet aucunement d’établir que Jeanne d’Arc serait née en 1407. Ses dates, ses lieux et ses durées se contredisent ouvertement. L’âge de vingt-quatre ans paraît découler d’un calcul interne fondé sur huit années de guerre fictives, et non d’une information biographique indépendante.
Ce texte demeure précieux pour étudier la construction littéraire de la figure de Jeanne en Italie à la fin du XVe siècle. Comme preuve chronologique de son année de naissance, en revanche, il est dépourvu de valeur.
