J’ai décidé de continuer à étudier le site jeannedomremy.fr à travers une analyse critique d’un autre article, intitulé Quand et où Jeanne d'Arc est-elle née ? La date de naissance de Jeanne d'Arc - Etat des recherches historiques. Cette analyse fait l’objet de plusieurs publications successives.
Les autres articles s'intitulent :
Dans cette publication, nous allons examiner ce que notre auteur présente comme la preuve d’une naissance de Jeanne entre septembre 1407 et septembre 1408.
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| Date de naissance de la Pucelle d'après Wavrin du Forestel |
La chronique de Wavrin du Forestel, dit le bâtard de Wavrin, seigneur du Forestel :
Notre auteur invoque la chronique de Wavrin du Forestel :
« Il écrit dans ses Chroniques d’Angleterre :
“En cel an que l’on comptait 1428, le siège étant devant Orléans, vint devers le roi Charles de France à Chinon, où il se tenait pour lors, une jeune fille qui se disait être Pucelle, âgée de vingt ans ou environ. Elle était vêtue et habituée en guise d’homme, née des parties entre Bourgogne et Lorraine, d’une ville nommée Domrémy, emprès de Vaucouleurs”.
Nous avons ici une rédaction identique à celle de Monstrelet, qui fixe la naissance de la Pucelle entre septembre 1407 et septembre 1408 ».
Commentaire :
Ce passage est très proche de celui de Monstrelet, au point que l’on peut effectivement y voir soit une tradition rédactionnelle commune, soit une reprise de formulation. Wavrin rapporte que Jeanne vint trouver le roi Charles à Chinon alors que le siège d’Orléans était en cours et qu’elle était alors « âgée de vingt ans ou environ ».
Nous pensons avoir compris l’hypothèse retenue par notre auteur pour interpréter ce « ou environ », et, par conséquent, l’origine de la fourchette qu’il propose.
Il semble en effet considérer que « vingt ans ou environ » signifie vingt ans à six mois près, c’est-à-dire un âge compris approximativement entre dix-neuf ans et demi et vingt ans et demi. C’est, selon toute vraisemblance, cette convention implicite qui explique les bornes de septembre figurant dans son calcul.
Autrement dit, le mois de septembre, qui pouvait d’abord paraître difficile à justifier à partir du seul texte de Wavrin, s’explique si l’on admet que notre auteur raisonne ainsi : Jeanne est à Chinon en mars ; si elle a « vingt ans ou environ », on élargit de six mois de part et d’autre ; on obtient donc une période allant de septembre à septembre.
Cette hypothèse permet de mieux comprendre son raisonnement. Elle ne signifie toutefois pas que cette interprétation soit imposée par le texte : rien ne prouve que le « environ » de Wavrin corresponde précisément à une marge de six mois. Mais, même en acceptant entièrement cette convention, la fourchette septembre 1407-septembre 1408 demeure erronée. L'erreur ne porte alors plus sur le sens donné à « environ », mais sur le traitement de l’année 1428 en ancien style.
L’erreur de raisonnement sur l’année
Le point essentiel est que la présence de Jeanne à Chinon, située vers mars, est datée de 1428 en ancien style, mais de 1429 en nouveau style.
Il est possible de mettre en évidence l’erreur de deux manières : en raisonnant entièrement en nouveau style, puis entièrement en ancien style (voir mon article : Ancien et nouveau styles : le choix dans la date). Dans les deux cas, on obtient le même résultat.
1. Raisonnement en nouveau style
La présence de Jeanne à Chinon se situe vers mars 1429 dans notre manière actuelle de compter les années.
Si l’on reprend l’hypothèse de notre auteur selon laquelle « vingt ans ou environ » signifie vingt ans plus ou moins six mois, le calcul devient très simple.
"Vingt ans ou environ" en mars 1429 nous conduit à mars 1409.
En remontant encore de six mois pour obtenir la borne correspondant à vingt ans et demi, nous arrivons à septembre 1408.
Et en avançant de six mois pour l’autre borne, correspondant à dix-neuf ans et demi, nous arrivons à septembre 1409.
La fourchette obtenue selon cette méthode est donc :
septembre 1408 – septembre 1409.
On voit immédiatement où se situe l’erreur de notre auteur : il semble avoir pris le millésime « 1428 » donné par la chronique et l’avoir traité comme s’il s’agissait de notre année 1428. Il aboutit alors naturellement à une fourchette décalée d’un an, septembre 1407-septembre 1408.
Mais 1428 ancien style, à cette période de l’année, correspond précisément à 1429 nouveau style.
2. Le même raisonnement en restant entièrement en ancien style
L’erreur apparaît peut-être encore plus clairement si l’on accepte de raisonner, cette fois, sans quitter l’ancien style.
Jeanne est à Chinon vers mars 1428 ancien style.
Si elle a vingt ans, on remonte de vingt années : on arrive vers mars 1408 ancien style.
Si l’on applique ensuite la marge de six mois supposée par notre auteur, il faut remonter de mars 1408 ancien style jusqu’au mois de septembre précédent.
Or c’est précisément ici qu’il ne faut pas raisonner comme avec notre calendrier actuel.
Dans le système de datation utilisé ici, l’année ne change pas au 1er janvier : elle change à Pâques. Le mois de mars 1428 ancien style se trouve donc à la toute fin de l’année 1428, juste avant le changement de millésime à Pâques.
Par conséquent, lorsqu’on recule de six mois à partir de mars 1408 ancien style, on arrive en septembre 1408 ancien style et non en septembre 1407.
C’est le point décisif.
Notre auteur semble avoir raisonné comme si le passage de mars à septembre de l’année précédente impliquait nécessairement de diminuer le millésime d’une unité, comme dans notre système moderne :
mars 1408 → septembre 1407.
Mais ce raisonnement est faux en ancien style, puisque l’année commence à Pâques. Septembre se trouve au début de la même année pascale dont mars constitue la fin :
septembre 1408 a.s. → … → mars 1408 a.s. → Pâques → 1409 a.s.
Ainsi, lorsque l’on remonte de six mois depuis mars 1408 ancien style, on reste dans le millésime 1408.
La borne basse n’est donc pas septembre 1407, mais bien septembre 1408.
Le même raisonnement vaut naturellement pour l’autre extrémité de la fourchette et conduit à septembre 1409.
Conclusion
Nous pensons donc avoir identifié le raisonnement suivi par notre auteur.
Sa fourchette septembre 1407-septembre 1408 paraît reposer sur une hypothèse implicite : il interprète « vingt ans ou environ » comme signifiant vingt ans plus ou moins six mois. Cette hypothèse explique de manière cohérente pourquoi il fait intervenir le mois de septembre.
Ce point étant éclairci, son erreur apparaît d’autant plus nettement : elle ne réside pas principalement dans la construction de la marge de six mois, mais dans la manière dont il manipule le millésime donné en ancien style.
En nouveau style, la présence de Jeanne à Chinon se situe vers mars 1429 : vingt ans plus ou moins six mois conduisent donc à une naissance comprise approximativement entre septembre 1408 et septembre 1409.
Et le raisonnement effectué entièrement en ancien style donne exactement le même résultat. Mars 1428 ancien style se trouve à la fin de l’année qui ne s’achève qu’à Pâques. De même, mars 1408 ancien style se trouve à la fin de l’année 1408. En remontant de six mois depuis ce mois de mars, on arrive donc en septembre 1408 et non en septembre 1407.
La fourchette septembre 1407-septembre 1408 résulte ainsi d’une confusion entre le fonctionnement de l’ancien style et celui de notre calendrier actuel : notre auteur conserve le millésime de l’ancien style, mais lui applique implicitement une logique de changement d’année au 1er janvier.
Même en adoptant sa propre interprétation de « vingt ans ou environ », sa fourchette doit donc être décalée d’une année et devenir septembre 1408-septembre 1409.
Enfin, cette fourchette ne doit elle-même être considérée que comme la conséquence de son hypothèse de calcul : le texte de Wavrin dit seulement « vingt ans ou environ » et ne permet nullement d’affirmer que cette approximation devait être entendue avec une précision de six mois.
Ainsi, le témoignage de Wavrin ne permet pas de prouver une naissance de Jeanne entre septembre 1407 et septembre 1408. Il confirme seulement l’existence d’une tradition selon laquelle elle aurait eu environ vingt ans lors de sa présentation au roi. Pris littéralement et replacé dans le calendrier actuel, ce passage oriente plutôt vers une naissance aux environs de 1408-1409, sans permettre davantage de précision. Même cette estimation doit rester prudente puisque le chroniqueur écrit « ou environ », ce qui introduit une marge d’incertitude difficile à estimer.
