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Entre France et Barrois : Domrémy et Greux au prisme des droits de garde
« Une partie de Domremy passe sous influence française … En fait, cet acte [d’abandon des droits de garde et de haute, moyenne et basse justice par le sire de BOURLEMONT sur les possessions de l’abbaye de Mureau] … est en quelque sorte la mise sous contrôle français de diverses parties du territoire situées sur la rive droite du fleuve. Il est fort probable qu’à cette occasion l’extrémité nord de Domremy, où l’abbaye de Mureau avait ses principales possessions quant à cette seigneurie, a été unie à sa part de celle de Greux, pour former ce fief soumis à la juridiction du bailli de Chaumont, souvent cité dans les actes au cours du siècle suivant ».
« L’histoire de la localité [de Greux] se confond en grande partie avec celle de Domremy, surtout à partir du 14ème siècle, lorsque les possessions des seigneurs de BOURLEMONT à Greux sont devenues assez peu conséquentes. Comme ailleurs, l’abbaye de Mureau s’est constitué un fief relativement important, avec les diverses pièces de terre, les maisons, les prés et portions de bois qui lui ont été données au cours des 12ème et 13ème siècles. Sous la protection des seigneurs primitifs jusqu’en juillet 1291, il subit le sort commun à partir de cette date, ainsi que nous l’avons vu plus haut, en devenant un territoire placé sous la sauvegarde du roi de France, l’abbé ayant désormais le droit de haute, moyenne et basse justice … Enfin, par achat, échange et autres transactions, l’abbaye possédait une bonne partie du village et exerçait sa souveraineté sur un grand nombre d’habitants du lieu.
Le mardi après la fête de Sainte-Lucie 1320, un certain nombre de chefs de famille, originaires de Greux, sont réunis en l’église de Domremy, et reconnaissent devoir à Jean, sire de BOURLEMONT, présent avec son frère Thomas, sire de Braz et futur évêque de Toul, une somme de 720 livres tournois, montant de diverses rentes et cens cumulés. Il est possible qu’il s’agisse là de la population de la partie de Greux appartenant aux seigneurs de BOURLEMONT, lesquels à cette époque ne possèdent plus que quelques maisons au nord du village, une vigne importante, quelques terres labourables et pièces de pré, enfin un assez vaste canton forestier dit la « renversée », avec droit de haute, moyenne et basse justice. Ces quelques habitants de Greux doivent la garde au château de Domremy, ainsi qu’il résulte d’un acte daté de 1384 ».
Bizarrement, et contrairement à son habitude, Georges POULL ne justifie ses affirmations que par de très maigres références qui ne démontrent en rien une main-mise de l’abbaye de Mureau sur Greux. De plus, à titre personnel, je n’ai pas réussi à trouver de documents d’archives permettant d'étayer cette thèse. Et pourtant, les moines de Mureau ont minutieusement et scrupuleusement tracé leurs transactions immobilières dans leurs très nombreux registres conservés aux archives départementales des Vosges.
Les documents d’archives relatifs à cette période concernant Greux sont les suivants :
- 1305 : Information de Guillaume de HANGEST, garde de la prévôté de Paris, au sujet d’exactions commises par Pierre, sire de BOURLEMONT, envers l’abbaye de Mureau, qui empêche les religieux de prendre le foin produit par 4 fauchées de pré situées au-delà du pont de Domremy et a fait main basse sur le foin produit l’année précédente (ADV, cartulaire f°229) :
- En juin 1305, le roi Philippe LE BEL ordonne au bailli de Chaumont d’informer des violences commises par le sire de BOURLEMONT contre les abbé et couvent de Mureau (ADV, Cartulaire f°456).
- Une sentence du bailli de Chaumont maintient l’abbaye en possession des 4 fauchées de pré à Dom Remi (ADV, Cartulaire f°228).
- Le roi confirme la sentence du bailli de Chaumont contre le seigneur de BOURLEMONT pour la restitution des prés de Dom Remi (ADV, Cartulaire f°455-456).
- Le roi fait savoir au bailli de Chaumont que le seigneur de BOURLEMONT a promis toute sureté aux abbé et couvent de Mureau (ADV, Cartulaire f°456).
- 1310 : Charte de Jehanne de CHOISEUL, dame de Domremy et de Saulxures, faisant connaître que, pour la paix commune de ses hommes de Domremy et de Greux et de l’abbaye de Mureau, elle a fait aborner les prés de l’abbaye, à savoir : celui de la Preele, au ban et finage de Domremy, le pré sis au finage des Roises et le pré dit les Leschieres, au finage de Greux, et détourner le chemin qui traversait ce dernier pré (ADV, 20H7 et Cartulaire f°230).
- 1320 : Divers habitants du village de Greux (11 conduits) se reconnaissent redevables envers Jean, sire de BOURLEMONT, d’un certain nombre d’amendes, rentes et censes annuelles, d’un montant total de 720 livres tournois. Rédigé en présence de Thomas de BOURLEMONT, sire de « Braz », frère dudit Jean, en l’église de Domremy (ADMM, B886 n°45. BNF, collection de Lorraine, 129 n°166).
- 1343 : Lettres en parchemin contenant les reprises faites par Jean d'INTEVILLE, seigneur de Polissy, à Jeanne de GRANCEY, dame de Bourlemont, de ce qu'il possède a Dompremy avec "le sixième ez dixièmes de Greux, sa maison dudit lieu, avec les autres terres scizes en la montagne du même lieu et dépendances" qu'il tient en fief de ladite dame (ADMM, B 886 46).
- 1381 : Lettres de sauvegarde accordées par le roi à l’abbaye de Mureau (ADV, Cartulaire f°466-467).
Ces documents d’archives sont loin d’établir une main-mise de l’abbaye de Mureau sur la seigneurie de Greux. En revanche, ils nous permettent d’émettre les observations suivantes :
- Les relations avec les moines restaient très tendues au début du 14ème siècle mais la garde assurée par le Royaume de France depuis 1291 (confirmée en 1381) permettait de calmer les ardeurs des seigneurs de BOURLEMONT.
- Une dizaine de conduits de Greux (11 en 1320) étaient sous la sujétion directe des seigneurs de BOURLEMONT.
- D’autres conduits étaient sous la sujétion directe de vassaux des BOURLEMONT (qui possédaient des fiefs au sein des seigneuries de Greux et Dompremy). Au 14ème siècle sont identifiés Jean DINTEVILLE et l’abbaye de Mureau qui, malgré la tension ambiante et sa garde assurée par le Roi de France, relevait indubitablement des BOURLEMONT sur une grande partie de ses biens, dont ceux situés à Greux et Dompremy (ADV, Cartulaire f°460-461 : « tous leurs biens et leurs acquêts et leurs appartenances en fiefs et en arrière-fiefs du seigneur de BOLLEINMONT, quelque part que ce soit, doivent être gardés par nostre cher seigneur le Roy dessusdit »).
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| Sommes dues par des habitants de Greux en 1320 [BNF, Lorraine 129, Greux] |
« Donné pour copie sous le seel de la Court de Toul … Cest assavoir Wairnier et aubriette sa femme, Hermonoz de CITRE, thonnette sa femme, Aubriz filz poirel, Hawix qui fut et ? sa femme, Demengeot, ses fils et Jehanne sa femme, Jehan dit ? et Adeline sa femme, Belin ses frères, Belin de Souraumont et Ysabel sa femme, tous et toutes dmt en la ville de Greux … noble homme Messire Jehan, signour de BOURLEMONT et ses hoirs … plusieurs rentes et censes annuelz qu’ils lui devoient annuellement et pour les amendes des defautz des diz prenomz enz somez que senssuivent, cest a savoir ledit Varmeis et Mariette sa feme 100 livres de tournoix (1), Hermonoz de HERE et Hauviette sa feme, cent livres (2), Aubri filz Poirel HAWIX et Romanne sa feme, 100 livres (3), Demenges ses filz et Jehanne sa feme, 60 livres (4), Jehans dit GAISONS et Adeline sa feme, 60 livres (5), Belinz ses freres, 60 livres (6), Tybaulz et Jannette sa feme, 40 livres (7), Giraudelz et Jannette DOUCE FILLETTE sa femme, 40 livres (8), Pariselz, Souzanne sa feme, 60 livres (9), li prevost THIECELIN, 40 livres (10), Belinz de SERAUMONT et Ysabelz sa feme, 60 livres (11) de ladite monnaie … Presens à ces chousses, Thomas de BOURLEMONT, signour de Braz, Monsr Jehan LE RONCELET et Monsr Jehan de DOMREMEY, presentes, Guiot de VOY, escuier et plusieurs aultres » [BNF, Lorraine 129, Greux].
Bref, pour conclure, la seigneurie de Greux ne renfermait guère plus d’une dizaine de conduits aux 14ème et 15ème siècles et était encore sous l’autorité de la descendance de la famille de BOURLEMONT.
« Après le décès de Jean de BOURLEMONT, Jean, son 3ème fils, obtient en 1349 la vigne de Greux, puis en mai 1353, deux parts de la seigneurie, le reste étant réservé à son frère Hanry. Par la suite, en procédant à divers échanges, il réussit à devenir seul possesseur à Greux, aux environs de 1370, seigneurie qui revient à son décès à son fils aîné Pierre, puis, après 1412, aux enfants de sa fille Jeanne de BOURLEMONT. Après 1420, Jeanne de JOINVILLE, fille de cette dernière, détient ce qui reste de Greux, d’importants lots ayant été concédés à l’hôpital de Gerbonvaulx en 1399 par Jean de BOURLEMONT. Au milieu du 16ème siècle, le bois dit la « Renversée » sera toujours en possession des descendants de Jeanne, étant alors partagé entre Jacques de SAINT-BLAISE et le comte de SALM, comme la seigneurie de Domremy ».Par cette chronologie, Georges POULL montre bien que la seigneurie de Greux est restée dans les mains des descendants de la famille BOURLEMONT.
- Le « devoir de garde » (ou custodia, guet et garde) était une obligation personnelle du vassal ou de l’habitant envers son seigneur direct. Il pouvait inclure la surveillance d’un château ou d’une ville, la participation au guet (jour/nuit), la défense armée en cas de danger, et parfois, l’entretien des fortifications. Il découlait du lien féodal (hommage, tenure, dépendance) et était attaché à la terre ou au statut (serf, tenancier, vassal).
- Le « droit de garde et/ou de bourgeoisie » permettait à une personne ou une communauté d’entrer sous la protection juridique et militaire d’un autre seigneur, souvent plus puissant. Il pouvait donner lieu à une protection militaire, à l’accès à une justice différente, à une exemption de certaines charges seigneuriales, voire à un statut de bourgeois, parfois transmissible. Il était fondé sur un acte écrit (charte, serment, paiement). Il reposait sur une relation contractuelle, non féodale. Il pouvait être collectif ou individuel.

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